Théorie de Selman concernant l’amitié

Théorie de Selman concernant l’amitié

Théorie de Selman concernant l’amitié

Texte théorique / 2-5 ans, 5-12 ans / Développement cognitif, Égocentrisme, Développement social et affectif, Amitié, Jeu, Relation avec les pairs

Le texte qui suit résume les grandes lignes de la théorie de Selman au sujet de l’amitié. Il est présenté sur ce site en raison de l’approche originale de cet auteur, qui permet de comprendre l’évolution de l’amitié en se référant, notamment, à la théorie de Piaget.

Par ailleurs, les âges des différentes étapes proposées par Selman ne correspondent pas tout à fait au contenu des autres textes de ce site, ni même à ce qui est observé dans certaines vidéos. Il ne faut pas voir ces âges comme des critères stricts, mais comme des indicateurs généraux du changement dans la conception de l’amitié.

Pour une description plus récente des multiples facettes de l’amitié, consulter, sur le présent site, le texte théorique Développement de la socialisation chez les enfants de 3 à 7 ans.

Selman aborde le développement des enfants avec une perspective sociocognitive. S’inspirant des travaux de Mead, Baldwin, Piaget et Kohlberg, Selman (1980) s’est intéressé à la conception qu’a l’enfant des individus, de l’amitié, des groupes de pairs et des relations avec les parents. Sa théorie sur l’amitié comprend cinq stades allant de l’âge de 3 ans jusqu’à l’âge adulte.

Le stade 0 : la proximité physique (de 3 à 6 ans)

Selon Selman (1980), l’enfant de cet âge a de la difficulté à comprendre ce que l’autre vit. Cette limite cognitive se transpose dans sa vision de l’amitié et il se base sur la proximité, les caractéristiques (voix, couleur des cheveux, etc.) et habiletés physiques (force, etc.) pour déterminer qui sont ses amis (Selman et Schultz, 1990). En fait, d’après Selman (1980), l’enfant n’arrive tout simplement pas à faire la différence entre les caractéristiques physiques et les caractéristiques psychologiques des personnes qui sont autour de lui, adultes comme enfants.

Entre l’âge de 3 et 6 ans, les enfants sont amis lorsqu’ils se voient souvent et partagent les mêmes activités. Les actions de l’autre sont importantes dans la définition de l’amitié à cet âge. Une bonne action est amicale, une mauvaise action est hostile, et ce, peu importe les motivations ou les intentions (Boyd et Bee, 2017; Bouchard, Fréchette et Roy, 2011; Papalia et Martorell, 2018). Durant ce stade, la majorité des conflits, entre les amis, portent sur l’espace et les jouets. Les stratégies de résolution de conflits ne sont pas très approfondies et tournent autour de la force physique, ou encore, du déplacement d’un des enfants vers une autre activité (Selman, 1980).

Le stade 1 : assistance à sens unique (de 5 à 9 ans)

D’après Selman (1980), pour que ce stade débute, deux nouvelles prises de conscience doivent être réalisées. Premièrement, l’enfant doit comprendre que les autres personnes qui l’entourent ont des motivations, des pensées et des sentiments qui peuvent influencer les relations interpersonnelles. Deuxièmement, il doit saisir que ses propres pensées, ses motivations et ses sentiments sont différents de ceux des autres. Voir à ce sujet, sur le présent site, le texte théorique Théorie de l’esprit : la compréhension des états mentaux.

À cet âge, la proximité physique perd peu à peu de son importance pour laisser de plus en plus de place aux champs d’intérêt liés à certaines activités. Au stade 1, un ami est quelqu’un qui sait quelles activités l’enfant aime ou n’aime pas. L’ami ajuste ses propres champs d’intérêt à ceux de l’enfant. La relation d’amitié est donc unilatérale : l’enfant demande aux autres de présenter certaines caractéristiques, mais il n’y a pas d’éléments de réciprocité (Boyd et Bee, 2017; Bouchard, Fréchette et Roy, 2011; Papalia et Martorell, 2018).

Durant cette période, la majorité des conflits entre les enfants porte sur la façon dont l’un d’entre eux agit et les impacts de cette action sur l’autre, comme, par exemple, dévoiler une confidence. Pour résoudre ces conflits, l’enfant utilisera des stratégies unilatérales : il faut que l’autre personne s’excuse et cesse de faire les actions considérées comme blessantes. Il arrive que l’amitié se brise lorsqu’il y a des confrontations physiques, ou encore, lorsque l’enfant le décide unilatéralement, parce que son ami « ne fait pas ce que je lui demande » (Selman et Schultz, 1990).

Le stade 2 : confiance réciproque (de 7 et 12 ans)

Durant ce stade, au moment même où l’enfant comprend le concept de conservation, il est possible de voir poindre le concept de réciprocité dans les rapports d’amitié. Toutefois, l’enfant qui se situe dans ce stade perçoit la réciprocité par intérêt personnel. Il se rend compte que son ami a lui aussi ses préférences et qu’il doit en tenir compte. À cet âge, l’amitié est importante pour l’enfant : il est aimé par ses amis et a des relations interpersonnelles qui le soutiennent. Un ami est quelqu’un qui partage nos champs d’intérêt, et qui est digne de confiance s’il y a échange de sentiments et confidentialité (Boyd et Bee, 2017; Fréchette, Roy et Bouchard, 2011; Papalia et Martorell, 2018).

Souvent, les enfants forment des dyades, et il y a de l’exclusivité et de la possession dans la relation (Selman et Schultz, 1990). Ainsi, lorsqu’un ami choisit de passer du temps avec une autre personne, l’enfant se sentira exclu et ressentira de la jalousie. Cette situation génère souvent des conflits. Or, tout comme la perception de l’amitié, la compréhension des conflits change elle aussi. L’enfant sait maintenant qu’un conflit se passe entre deux personnes et chacune à sa part de responsabilité. C’est pourquoi les stratégies pour le résoudre deviennent plus complexes et doivent être satisfaisantes pour les deux parties impliquées. Finalement, il faut préciser qu’au stade 2, l’amitié s’inscrit dans le moment présent. Lorsque survient un désaccord avec un ami, l’enfant n’est tout simplement plus son ami. Par contre, une fois le problème résolu, l’amitié renait. Tout comme au préscolaire, les enfants d’âge scolaire développent surtout des liens d’amitié avec les enfants du même sexe (Boyd et Bee, 2017; Papalia et Martorell, 2018).

Le stade 3 : relations intimes mutuelles (de 10 et 15 ans)

Toujours selon Selman, l’enfant de ce stade conçoit que l’amitié a comme principale fonction le soutien mutuel sur une longue période de temps. La collaboration et le partage sont au centre de la relation. La confiance et la nature de l’amitié sont déterminées par l’intimité qui est partagée. Plus ils sont intimes, plus l’enfant est proche de la personne avec qui il est ami. Le jeune distingue donc qui est un meilleur ami, seulement un ami ou une connaissance (Boyd et Bee, 2017; Fréchette, Roy et Bouchard, 2011; Papalia et Martorell, 2018). Lorsque l’enfant a un meilleur ami, il arrive souvent que la relation soit exclusive et possessive : il comprend qu’il faut mettre du temps et des efforts pour développer ce type de relation. C’est pour cette raison que l’enfant est très protecteur de la relation et qu’il ne veut surtout pas qu’un élément extérieur vienne la perturber (Selman et Schultz, 1990).

Au stade 3, la vision des conflits change. L’enfant peut maintenant comprendre qu’il y a des conflits mineurs, qui peuvent même servir à renforcer la relation, et des conflits plus importants qui, eux, peuvent mettre la relation en péril. Ces derniers surviennent généralement lorsqu’il y a déloyauté entre les deux personnes; par exemple : un enfant dévoile une confidence de son ami (Selman, 1980).

Le stade 4 : autonomie et interdépendance (de 12 ans à l’âge adulte)

Au stade 4, l’amitié est vue comme un processus qui évolue et qui se développe au même titre que les individus qui la vivent. La personne comprend que la construction de l’amitié est un processus à travers lequel elle apprend à se connaitre et à connaitre l’autre. C’est ainsi que la confiance se développe et que s’établit un engagement mutuel, tout en permettant à l’autre de développer d’autres relations à l’extérieur de la relation d’amitié. Chacun respecte le besoin d’autonomie et de dépendance de l’autre. Bien sûr, il arrive à l’occasion que la personne ressente de la jalousie. Toutefois, la relation est moins possessive et exclusive qu’au stade précédent (Boyd et Bee, 2017; Fréchette, Roy et Bouchard, 2011; Papalia et Martorell, 2018).

Les gens qui sont rendus à ce stade font la distinction entre les conflits interpersonnels et les conflits de personnalités. Lorsqu’un conflit surgit, la personne comprend que pour le résoudre, elle doit faire preuve d’introspection et regarder son propre comportement afin de faire son bout de chemin. Généralement, une amitié se termine lorsqu’une des personnes évolue, change de champs d’intérêt ou de priorités. Elle se tourne alors vers d’autres amitiés qui répondront davantage à ses besoins (Selman et Schultz, 1990).

Références

Bouchard, C., Fréchette, N. et Roy, E. (2011). Moi et les autres : le développement socioaffectif de 6 à 9 ans. Dans C. Bouchard et N. Fréchette (dir.), Le développement global de l’enfant de 6 à 12 ans en contextes éducatifs. Québec, Québec : Les Presses de l’Université du Québec.

Boyd, D. et Bee, H. (2017). Les âges de la vie (5e éd.). Montréal, Québec : ERPI.

Fréchette, N., Roy, E. et Bouchard, C. (2011). J’interagis avec les autres et j’apprends à me définir : le développement socioaffectif de 9 à 12 ans. Dans C. Bouchard et N. Fréchette (dir.), Le développement global de l’enfant de 6 à 12 ans en contextes éducatifs. Québec, Québec : Les Presses de l’Université du Québec.

Papalia, D. et Martorell, G. (2018). Psychologie du développement de l’enfant (9e éd.). Montréal, Québec : Chenelière Éducation.

Selman, R. (1980). The growth of interpersonal understanding. New York, NY : Academic Press.

Selman, R. et Schultz, L. H. (1990). Making friend in youth. Chicago, Il : The University of Chicago Press.

Auteur(s): 

Nathalie Fréchette, Paul Morissette

Date de parution ou dernière mise à jour: 

2018-08-20

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